« L’Administration pénitentiaire, qui n’a pas pour mission de rendre heureux les hommes qui lui sont confiés, s’acquitte au-delà de toutes prévisions, au moins de cette partie de son programme. » C’est ainsi qu’en 1927, un relégué de Guyane écrivait au ministre de la Justice, en tête d’une réclamation.

L’ironie est ancienne. Elle valait déjà aux premiers temps du bagne. Entre le condamné de 1852 et celui de 1930, la vie avait changé de forme, non de poids. Et selon le territoire où l’on était parqué, elle changeait encore.

Les condamnés se répartissaient en trois catégories. Les transportés d’abord : les forçats de droit commun, plus de cinquante mille hommes envoyés aux travaux forcés en Guyane entre 1852 et 1938. Les relégués ensuite : multirécidivistes de petits délits, frappés par la loi de 1885 d’un exil sans terme. Enfin, les déportés : les condamnés politiques.

À Saint-Laurent-du-Maroni s’élevait le Camp de la Transportation, le plus vaste pénitencier de Guyane. La ville abritait aussi la direction de l’administration pénitentiaire, ses services, ses ateliers. Le travail y régnait comme une autre forme de silence.

Plus loin, les îles du Salut. Trois îles, trois destins. L’île du Diable, après avoir reçu des transportés puis des lépreux, fut désaffectée ; après la détention de Dreyfus, de 1895 à 1899, elle fut réservée aux condamnés politiques. L’île Royale recevait les prisonniers jugés les plus dangereux. L’île Saint-Joseph gardait les hommes en réclusion, et les aliénés.

Le bagne ne fut pas seulement français. Des forçats venaient des colonies : Algérie, Indochine, Madagascar. D’autres venaient d’Europe. « Beaucoup furent raflés pendant la Première Guerre mondiale, explique l’historien Michel Pierre.

Parmi eux, des Suisses accusés d’intelligence avec l’ennemi pour avoir parlé allemand, et condamnés à la déportation perpétuelle en enceinte fortifiée. »

Le 1er août 1953, les derniers témoins remontèrent vers la métropole à bord du San Matteo : bagnards libérés, surveillants, hommes marqués par un monde qui s’effaçait. Ainsi s’acheva, dans une indifférence presque générale, une aventure pénale unique. Elle avait duré près de cent ans.