1ère PARTIE

ENVIRON UNE SECONDE D’ECRITURES PHOTOGRAPHIQUES POUR VIVRE DANS UN CENTRE D’ACCUEIL D’URGENCE DE NUIT.

Quand une guerre éclate, on peut penser que ça ne durera pas, mais cela n’empêche pas qu’elle fera des victimes. On dira sans doute que cela n'est pas particulier à notre pays ou nos villes et qu'en somme, tous nos semblables sont ainsi. Mais les circonstances abordées ici ne sont pas à la hauteur ou à la mesure des hommes, on se dit qu’elles sont irréelles, que c'est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêves en cauchemars, ce sont les hommes qui y passent en premier lieu. Parce que, eux, n'ont pas pris de précaution, n’ont pas évité les coups bas d’une société occidentale égoïstement sombre. Antoine de Saint-Exupéry a souligné dans un texte courant 1930, « C’est parce que des personnes, hommes et femmes confondus, sont à la rue et sans ressources, qu’elles sont en situation de détresse et que c’est de notre devoir, de les aider à accéder à tout moment à un logis ou un hébergement d’urgence. »

Sans doute, rien n'est plus normalisé, aujourd'hui, que de voir comme autrefois, des femmes et des enfants allongés dans une cabine téléphonique pour se protéger du froid, des gens marcher le long d’un boulevard sans objectif, sans bavardage d’un temps qui leurs reste à parcourir, ou seulement le soupçon d’autre chose. On peut appeler cela une marginalisation indifférente, mais c’est certainement ici que l’on peut trouver la difficulté à en mourir. Passer des journées dans l'antichambre de sa vie, choisir les itinéraires les moins commodes, des quartiers extérieurs jusqu'au centre de la ville et voyager debout sans faire d’écho, sans faire la queue aux guichets du Grand Hôtel dont les lits sont comptés.

C’est en arrivant aux portes des maisons d’accueil, qu’ils admettent sans peine que rien ne peut faire espérer un changement aux incidences d’un parcours déjà bien tourmenté. Ils sont narrateurs d’une histoire, dont on pousse la porte pour trouver un espace sans fenêtre, accolé à la ruelle, d’une pièce servant à la fois de salle à manger et de chambre à coucher.

Cependant, avant d’entrer dans le détail des lieux, dont la période hivernale révèle les cicatrices, où l’on peut soupçonner la sécheresse d’un cœur meurtri, aux heures où la ville tout entière peut vivre une soirée dans la chaleur humaine. Le petit vieux peut apparaîre de l'autre côté de la rue, les cheveux blancs et bien coiffés, digne et discret dans ses vêtements, à la fois doux et distant en cachant les couleurs d’une saleté habituelle aux chagrins intimes. Il s'agit, à ce jour, seulement de donner pendant quelque temps le souffle honorable, l’assurance d’une possibilité de vivre avec une dignité personnelle, et pourquoi pas à se livrer sans remords, et en toute bienveillance.

« Le reste de l’histoire est très simple, il faut un peu d’imagination pour percevoir et comprendre l'individualisme moderne et accepter d'être découpé de l'intérieur » affirme l’homme devant la porte. « Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en vérité ce n'est pas la question, c’est une question d’humanité. »

Faut-il encore qu’ils puissent avoir la force, de signifier que « les choses ont assez duré », il y a des limites que l’on ne peut dépasser, que l’on ne peut accepter. C’est la révolte de mon engagement.

S’agit-il seulement de donner pendant quelques temps, la preuve de leurs compétences, d’apporter l’outil indispensable du surlendemain, l’outil préventif dont l’esprit chassera l’épidémie menaçante, l’injection à la remise en selle ? Mais sont-ils bien compris, sont-ils préparés et surtout, faut-il leur administrer cette souffrance supplémentaire ? Quand j’ai posé la question de la mort, à un directeur de centre d’accueil, il a répondu, « Ici les gens sont très propres, ils meurent le plus souvent dehors et sans faire de bruit ». Être capable de mourir en silence au coin d’une rue sur le trottoir des sans-logis, ici les fenêtres ne sont pas calfeutrées, faut-il que les odeurs soient les échanges de toutes correspondances, les sentinelles des postes de garde pour faire passer les messages à l’extérieur de ce monde parallèle.

A la vérité, il m’a fallu plusieurs jours pour que je puisse me rendre compte d’une telle cruauté, d’une telle injustice. Les futurs hébergés véhiculent d’avantage d’agressivité à l’extérieur du centre d’accueil qu’à l’intérieur. Ils sont amenés à passer toujours par le même chemin, et, la plupart du temps aux mêmes heures. L’hypothèse du promeneur sans but, de l’épuisé du pavé, fait qu’une brusque clairvoyance pour valider une entrée aux abris, ou de refuser avec plus de force un exil permanent, sentent-ils le temps se désarticuler à l’approche d’une proximité avec leurs semblables, et pour certains avec leurs frères d’armes.

Le passage révélateur, sans trébucher, sans tituber devant l’officier de garde, ce garde-fou du lieu, qui se doit d’être paisible, sécurisant pour assurer durant la soirée et la nuit le bien-être des pestiférés de la ville. Il y a des aventures au dehors qui s’arrêtent devant la porte, le kilométrage exact du vagabondage n’a rien à faire à l’intérieur, le voyage de la journée s’arrête ici, devant la grille en fer forgé, comme une politesse à l’invitation dans le presbytère de l’administration.

« Bonjour »

« Bonsoir Monsieur Durant, je suis heureuse de vous voir arriver si tôt aujourd’hui. »

L’obstination à vivre sans pleurer : tous les hommes se gardent bien de faire couler des larmes sur un visage martelé, ou l’on peut observer l’éclairage d’une face dévastée, et où les yeux manquent cruellement d’éclat.

En passant la porte, devant le petit banc de bois, ils savent, qu’ils auront ce soir, encore, des voisins dont le secret ne sera pas déposé sur les rivages. Le fardeau est mis en sommeil depuis déjà plusieurs années, il ne restera pas au foyer, dont le rôle n’est pas de réparer les gueules cassées : c’est un lieu d’attente ou l’on hoche la tête avec gêne pour dire bonsoir.

 Les hommes en blouses blanches et bleues, gardiens du temple, vont tapisser par de brèves actions les murs d’un lieu hostile dû à la concentration d’hommes dont les chaussures ne font que bailler et dont le souffle saccadé ne sera qu’un reflet aux cent visages d’une soirée bien rangée.

L’objectif est de réchauffer, nourrir et protéger avec une grande prudence, par moment d’une sévérité déterminante pour que tout débordement ne soit pas force de rivalité.

Une fois de plus, le jeu de l’oreille tendue à soustraire, à faire passer le temps, certes, avec générosité et malice, mais dont le mal incurable sera rejeté à la mer à l’aurore.

Le soleil d’hiver ne sera pas encore levé, quand ils auront tous quitté en silence et en prenant une grande respiration avant de rentrer en apnée dans l’agitation, où les portes de la ville s’ouvriront enfin, à l’aube d’une matinée où les conversations arides avec les murs de la rue se mélangeront aux déplacements d’une population en activité.

Dans cette splendeur haussmannienne, et parmi quelques arbres croisés le long du chemin, le dos courbé, poli par le vent, usé dans leurs tripes, la journée va s’écouler, comme celle des semaines précédentes.  Ils patientent accrochés mollement à leurs mains aux poches de leur manteau acquis dans la salle des dons du CCAS de la ville. Si nous ne portions un peu d’attention, nous ne pourrions pas entendre le bruit du jeu d’un cliquetis de clés qui ouvrent la tanière des inconnus du foyer d’accueil. C’est en laissant un peu plus de brûlure sur un corps vieilli prématurément chaque jour et aveugles au reste du monde, que malheureusement, la pénitence est double. De la souffrance d’abord et de celle d’un monde qui a peur d’eux et ne les regarde plus.

Les lampadaires de la rue ne sont pas encore allumés, ou partiellement; il est bientôt 18h. Ici sans un bruit face à l’aquarium, les invisibles de la cité arrivent les uns après les autres pour s’identifier et s’inscrire, montrer leur légitimité d’homme usé. C’est le premier contact avec l’administration pour une admission à la nuitée. Jean-Marie, Tarik et les autres, qu’ils soient, anciens combattants d’Afrique du Nord, anciens légionnaires, ou nouveaux laissés pour compte, ils sont des anciens par définition, qui sont devenus des sans-abris. Il faut du temps pour s'apercevoir que les visages de ceux que l'on rencontre tous les jours dans la rue, ont perdu l'habitude de voir l'essentiel.

Le centre se remplit rapidement, et tous les pensionnaires ont décliné leur identité devant l’huissier avant de s’enfoncer dans le couloir sombre donnant sur le réfectoire, où le cérémonial du dîner aura lieu. Les premières chaleurs sont ressenties, en pénétrant dans ce palais de justice des trimardeurs, dont l’immense pièce centrale aux grands piliers qui retiennent les étages de l’administration, mais également les grondements d’une salle d’audience où le juge va bientôt rendre son verdict à l’accusé. A l’arrivée du directeur, le volume sonore se réduit de moitié, comme pour faciliter la plaidoirie du procureur devant une foule aux aguets.

Le plaisir de la douche, n’est pas un remède à la misère, c’est un remède avant tout à rester dans l’espoir de retrouver le chemin perdu, où les âmes sont consolées, nourries à la fois d’une douceur charnelle et d’une richesse sensuelle. L’homme plonge dans les gouttelettes tièdes de la source communale pour purifier un corps meurtri dont il ne reconnaît pas les pulsations violentes de son être refroidi. C’est un effort surhumain pour certains, aidés par les blouses bleues, et dérisoire pour d’autres, mais sensible au cœur pour tous. Le temps de la beauté, et les blessures se referment en secret pour que l’homme puisse trouver ici l’esprit à délier tant de choses.      

Le visage des hommes est-il modelé par leur destin, ou est-il modelé par leur parcours ?

Je peux à ce jour reconnaître la solitude d’une face muette dont gravitent les épisodes d’un parcours où les reliefs des os sont figés, dépouillés de toute jouissance, et de toute nuance. Ils rejoignent les grands paysages arides dont les courbes des vallons illustrent le résonnement d’une hostilité. La vérité de la posture du corps s’accroche comme elle le peut à la dalle, pour ne pas tomber dans la tombe des oubliés.     

L’amour n’est pas absent de la longue route empruntée, elle peut être tortueuse, dépouillée sans une ombre à l’horizon, mais dans la mesure où les hommes vivent les uns à côté des autres et se croisent dans la rue, on peut penser qu’ils ont quelque chose à se dire. Ici cela prend une autre dimension, tout est beau, retenir contre soi le corps d’une jeune femme et lui déposer un baiser sur ses lèvres ou une accolade d’une amitié, même enivrée, avant de partir se coucher, suffit à l'accomplissement d’une journée remplie d’ascèse. La condition de vie en certaines circonstances, offre le droit d'être heureux et pourquoi pas, d’avoir des projets pour un surlendemain.

Quand les hommes flirtent avec les profondeurs de la sous-couche crasseuse de la rue, ils sont vulnérables, en premier lieu, d’un temps qui leur reste à parcourir, à la délinquance et aux addictions de toutes sortes, puis rapidement ils deviennent des proies que l’on écrase sans entendre distinctement les cris d'agonie. Mais certains hommes n’oublient pas d’être humanistes, avec la modestie de la fonction qu'ils occupent. Le médecin volontaire en offrant de son temps, saura mesurer et apporter le remède, il sait qu’en donnant la parole aux hébergés les plus affaiblis, il pourra rendre son verdict, et accompagnera l’homme malade à accéder aux soins nécessaires à la rémission.      

Les entre-portes nous renseignent sur les plaisirs essentiels d’une jeunesse locale, le quartier des hommes est séparé de celui des femmes, pour que les mauvais esprits évitent de se livrer pour une heure ou deux au vertige de la paillardise. Éviter la construction d’un ring sans cordages où les combats de coq d’un seul round provoqueraient de graves accidents, que le matador n’achève pas le taureau sans défense, et que les cœurs de ces êtres déjà bien meurtris restent en l’état. Seule la soirée de Noël, dans la grande pièce des hommes, ornée de ses plus beaux apparats, sera le lieu de la réunification pour une dizaine de femmes et d’une centaine d’hommes. Les familles composées de parents et d’enfants fraîchement arrivés, seront accueillies dans le quartier des femmes pour quelques heures avant d’être accompagnées à l’hôtel le plus proche.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce qu’il se passe dans un centre d’accueil d’urgence, et ce qui sert d’orientation à régler la conduite à tenir devant des hommes qui sont hébergés.

Malgré cet apprentissage, la surprise est permanente, elle fait peur à entendre par moment. Un soir d’été, un homme m’a confié qu’il ne connaissait que les saisons. La saison de la pluie, du froid et des lumières, et la saison où les journées sont longues, chaudes et les odeurs puissantes et dérangeantes. Il avait perdu le temps des jours, des semaines et des mois, il avait simplement remarqué que le dimanche il n’y avait pas beaucoup de bruit et moins de monde dans les rues, et qu’il préférait cette journée aux autres.  En lui demandant depuis combien de temps il venait au centre, il n’a pas su répondre. Il savait juste qu’en hiver il gardait son manteau même à l’intérieur, peut-être de peur de se le faire voler, et que l’été il pouvait faire sa lessive dehors dans l’arrière-cour du centre pour repartir le lendemain matin avec une chemisette propre.

Cette leçon de la temporalité, des sensations sonores et olfactives, illustre parfaitement bien l’instinct animal que notre société a réussi à maintenir chez certains de nos semblables.

ENVIRON UNE SECONDE D’ECRITURES PHOTOGRAPHIQUES POUR VIVRE DANS UN CENTRE D’UN REPOS MATERNEL.

2iéme PARTIE

C’est une vieille dame aux cheveux blancs, élégante, gracieuse, posée sur un socle de marbre, qui nous accueille et que l’on peut saluer en caressant son buste froid devant les premières marches en entrant dans l’immense hall au plafond mouluré d’une demeure à plusieurs étages. Une dame qui aurait offert, jadis, sa maison pour apporter son aide aux gamines engrossées trop tôt, ou pas assez préservées de ce vent frénétique qui dévaste tout sur son passage, qui dévaste leurs jeunesses parce qu’elles sont trop fragiles ou simplement par la brutalité des hommes irrespectueux. Elles sont restées derrière les grandes portes de la maison bourgeoise d’accueil, sans sortir, sans savoir si le monde a changé depuis leurs admissions, depuis leur abnégation à la société extérieure. L’histoire de la chartreuse a favorisé les premiers remparts de protections pour mettre un peu d’ordre dans la vie tourmentée des jeunes mères du repos maternel. Il leur faudra beaucoup de temps pour mettre un grand coup de pied au plus insolent responsable du drame, cet amour qui les a effleurées, meurtries et dont l’innocence les a ravagées.

D’aspect tranquille sous un soleil encore fragile, celui qui apaise les angoisses des âmes, les jeunes femmes sont de retour à la vie, pour certaines, elles commencent à se dévoiler au printemps. Véronique, Khadija, Antonella, et d’autres dont les prénoms sont des bijoux pour beaucoup d’entre elles, et dont l’âge ne dépasse pas vingt-cinq ans. Elles sont là, ici, un petit peu à cause, mais je préfère penser et me persuader que c’est un peu grâce à leurs enfants, trop jeunes, eux, pour choisir un destin pris de plein fouet sur un visage d’enfant, comme l’impact d’une météorite percutant un sol de poussière dans un désert noir et aride.

On entend au loin, les cris et les rires des rejetons jouant dans les parties communes. L’escalier principal, majestueux, ouvert en grand, desservant plusieurs portes battantes, est le chemin qui ouvre sur les couloirs, ces corridors qui ressemblent aux étroites ruelles d’une vieille ville dont les façades sont si proches les unes aux autres, que l’on peut imaginer qu’elles vont protéger les jeunes femmes du soleil agressif. L’apprentissage à la fonction de mère n’est pas toujours une vocation, c’est pour certaines une tâche surhumaine où l’aisance n’est pas de mise. Devant les évènements qui agitent encore le sommeil de ces jeunes femmes, et prisonnières de cette toile douloureuse, face à l’ombre du monde, elles gagnent leurs vies à force de silence et de tristesse. Il convient d’échafauder l’éducation des enfants, rien n’est plus naturel que de vouloir préparer sa progéniture contre les rechutes et les faiblesses. Mais Il leur faut apprendre que leur seul devoir c’est celui d’aimer et protéger, et qu’il sera difficile pour elles, d’ajuster les actes à la vision qu’elles auront des choses.

Elles sont toutes voisines de palier, et n’ont pas besoin de parler de leurs malheurs entre elles, elles connaissent la tragédie et le châtiment, elles savent qu’il est préférable de mettre sans cesse une image favorable et de s’efforcer de renvoyer un échantillon des plus élogieux le temps de la transformation, le temps d’une maturité acceptable. Il est évident, qu’une vie dans le quartier aux étroites ruelles, peut échauffer les esprits ou à l’inverse mettre du baume au cœur, mais le véritable combat pour la construction, n’est pas de dissimuler en somme ce qui est indélébile, ni de rayer d’un trait l’indéniable éducation reçue. Les priorités sont ailleurs, aujourd’hui, elles ne sont plus seules, il va leur falloir, une attention quotidienne, perpétuelle pour devenir femme, sans oublier le petit être qui grandit à côté.

Durant des semaines, des mois, et pour certaines, des années, elles illustrent l’image d’un sans avenir, comme si leur seule tâche était de tourner le dos aux appels de la tendresse humaine et de l’amour maternel. Isolées de leurs familles proches, solitaires sur un chemin désertique, et fatiguées d’avoir à escalader une pente aux parois ciselées par la tempête de la fécondité traumatisante.

Il n’y a pas de consolation dans ce monde, pour un début de course ou l’on peut répudier le bonheur, à la seule force d’insouciance et d’innocence. Elles sont épuisées, déjà jeune à vivre simplement comme d’autres jouvencelles, et à simuler un peu d’intérêt aux siens, mais elles s’arc-boutent dans un combat perdu d’avance. Tout part de là, peut-être, de la maison où se gardent les traces du passage de la guerre d’une adolescente devenue maman, où la virginité et l’amertume du deuil n’ont pas été déposées ici, mais elles seront certainement emmurées au plus profond de la chartreuse d’une vieille dame généreuse.

L'aventure n'est jamais tout à fait brutale, il y a toujours un commencement, si court soit-il, un commencement ou l’on accepte alors d’être regardée sans retenue par ses voisines et enfin par son enfant comme un héros pouvant sortir d’une bande-dessinée. Elles savent qu’il leur faut à ce jour, avoir une énergie sans défaillance, une activité ininterrompue, et si en plus elles ont de la chance, elles sortiront de ce mystère, de ce croc-en-jambe qui les a meurtries dans leur chair, pour gagner l’île du fond de l’horizon située au plus profond de leur cœur.

Sont-elles les premières responsables de leur dispersion ? Je n’en suis pas convaincu, plusieurs questions restent en suspension, et m’obsèdent depuis mon arrivée au repos maternel. N’ont-elles jamais eu de longues fréquentations, des rencontres qui les auraient portées par chance dans le cercle étroit de l’amitié fidèle ? Pour une majorité d’entre elles, elles ont été délogées par le mari libertin, dont l’adultère est un état de droit, sans connaître les codes et le langage ; elles sont remplacées, humiliées en profondeur, et envisager le retour dans un pays qu’elles ont fui, ne peut être qu’un bien plus grand échec dans l’éducation et la culture de la femme mineure. Selon nos existentialistes, tout homme est responsable de ce qu'il est, cette perspective de la théorie stupide du tous égaux, nourrit notre lutte pour qu’une justice morale et sociale soit éternelle.

Au bout de plusieurs mois de rencontres avec les enfants et leurs mamans, je commence à percevoir une situation de vie, où les enfants s’émancipent bien, sont heureux d’être là pour les moins jeunes, qui eux, sont arrivés dans les valises de leurs mères. On les retrouve à trois ou quatre sur un même lit pour jouer dans une des chambres, ils vont grandir ensemble, comme une fratrie soudée, comme des cousins éloignés dans cette hôtellerie des pauvres où la misère n’est pas dans l’enceinte du domaine, mais malheureusement elle est ailleurs.

C’est en errant dans les couloirs du premier étage, dans les espaces communs, sur le terrain de jeux des enfants, que l’on peut prendre la mesure du moment austère. En semaine, à 09h00, aucune femme n’est restée au lit, elles ont déposé les enfants à l’école, tout ce qu'il y a de plus normal. L’équipe d’éducateurs de la maison est en place pour répondre aux attentes de la veille, œuvrer pour les démarches administratives des jeunes mères désorganisées, pas encore structurées pour agir seules. Il y a bien sûr les rendez-vous, les plus importants et les plus urgents, de celles qui sont dans l’incapacité, les étrangères analphabètes, celles qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école française, et se languissent de l’apprentissage à la lecture et à l’écriture. L’injustice du monde nouveau où les choses sont à prendre à bras le corps, la multiplicité des actions pour reprendre goût à la vie sur un chemin long et sinueux. Les plus fragiles, par crainte de souffrir un peu plus, se sont isolées, enfermées à double tour dans leur pièce de quinze mètres carrés faisant office de cuisine, salon et chambre à coucher. Seules les convalescentes sont là, elles déambulent dans un centre dépouillé de toute vie accomplie, de toute chaleur humaine, froid, comme un hôpital de campagne qui attend ses premiers blessés.

La vie privée ou intime des jeunes mamans ne transpire pas dans les corridors, encore moins devant les rivales jalouses assises à même le sol, ou appuyées sur un chambranle de porte. C’est un soir de sortie, c’est aussi le moment où les oiseaux exultent, les tensions restent inscrites devant le miroir de la chambre, qui dévore des yeux les jeunes filles apprêtées pour l’escapade mensuelle en goguette. Juste avant le crépuscule du soleil couchant, l’escalier en colimaçon est inondé de lumière au passage de la princesse du soir, la ruche est en animation, l’abeille va entreprendre la ridicule parade des hauts talons séducteurs avant le couvre-feu de rigueur. Loin des tourments de sa mère, l’enfant est conservé à l’abri dans une chambre voisine, la nouvelle amie, complice d’un instant, loin des regards d’une administration, loin des éducateurs fébriles face aux sorties prématurées qui sont souvent dévastatrices.

Dans un coin reculé du couloir, derrière les sanitaires communs, il y a le vestibule des produits d’entretien, des balais et serpillières ; il est rarement fermé, et c’est ici, avec beaucoup d’insouciance et d’innocence que le faire-valoir d’une autorité du plus grand se joue en trois actes. Être le héros ou l’héroïne dans le quartier des femmes abandonnées, et pousser des cris de joies en repoussant les devoirs jusqu’à l’adolescence, en ajustant le pistolet le long de leurs bras. Les garçons sont dans la ruelle malfamée et étriquée, tandis que les jeunes filles, sont cloîtrées dans la chambre, coiffant leurs mères, et leurs cousines.

Le soleil descend lentement le long de la façade en pénétrant par la fenêtre ouverte de la chambre. Il éclabousse de toutes ses forces le linge soigneusement étendu sur une installation précaire faite par la pensionnaire.
Dans un coin de la chambre, les repas sont servis sur la table, le bureau ou la table de repassage, face à la cloison avec une chaise et un tabouret double ; les devoirs seront faits sur cette même table qui sépare les espaces du petit logement, le linge servant de paravent sur le reste de la pièce. L’installation est ainsi faite, et nul ne pourra la changer.

Comment son visage a-t-il su rester pour moi celui du bonheur, et pourtant lié à tant de souffrances ? Je m’aperçois qu’en réalité, les jeunes femmes du centre n’ont jamais cessé d’espérer le partage d’une tendresse étendue sur le trottoir, car la douce faiblesse du cœur a sa mémoire et il n’a certainement rien oublié.

Combien de crimes ont-elles commis simplement parce que leurs parcours ne pouvaient supporter de les voir heureuses ? Aujourd’hui, elles sont condamnées modestement à rester la mère puisque le rôle et la fonction l’exigent. Elles sont locataires d’une agonie qui s’inscrit dans une tragédie, et régnera une rancœur injuste qui veut les mettre à genoux.

Y a-t-il une récompense à la souffrance, aux douleurs et aux contraintes ? Un véritable châtiment qui garantit leur innocence oppressante. Et pourtant sous la plaie des larmes secrètes, jaillit le plein soleil qui ferme les blessures en silence.

Il me faut mettre un terme à mon immersion dans un monde où la chance n’est pas du bon côté de la vie.
Pénétrer dans les yeux de ces femmes, dans leurs postures et leurs larmes de souffrance, dont elles s’efforcent de ne rien montrer et de garder une belle figure humaine. Mais mon rôle est d’en dégager sans tricher, la réalité d’un parcours épuisant à lutter contre son propre corps. Les visages si graves et meurtris de femmes, dont la trêve s’établit ici, ne sont pas encore parvenus au lointain sommet de l’apaisement et de l’amour de soi. Je reste effrayé depuis que j’ai pénétré dans cette maison. Effrayé malgré la mélancolie des jeunes mères, où la vie à deux est impossible, ou les nuages grossissent au-dessus de leurs têtes sans qu’elles puissent sentir le coup de gomme effacer le passé. Il faut du temps pour se rendre compte que les visages que l’on rencontre tous les jours dans cette maison luttent contre le temps, contre les souffrances d’un passé libre et qu’elles ont perdu, peut-être un soir d’été. Mais les coups de sabres et de bâtons donnés sur ces faces n’ont pas eu raison de leur souffle. C’est juste le bouleversement des lumières qui traverse cette peau en exil, que la colère coule comme des rivières sorties de leurs lits.

A l’opposé des formats de beauté, imposés par notre société, il m’a fallu laisser entrer la violence des nuages bas pour comprendre et retranscrire une sorte de mépris dans un certain sens, une révolte contre le monde dans ce qu’il a de refus et consentement, et c’est pourquoi il ne peut être qu’un déchirement perpétuellement renouvelable. Il était temps de montrer ceux dont on ne parle pas ou pas assez, que l’on stigmatise ou que l’on oublie de regarder. Nous savons tous qu’ils existent, puisque nous habitons à côté, dans la même ville peut-être ou le même pays. Après plusieurs années de rencontres d’enfants, de femmes et d’hommes j’ai le sentiment de pouvoir porter mon regard le plus loin possible pour être plus proche de nos semblables, je me refuse de déposer l’arme du regard et le confort de l’âme. L’histoire ne pourra que nous apporter le témoignage de notre respiration et de notre révolte. Il serait inconvenable de finir ce travail sans porter un regard sur les personnes qui ont valorisé ou ont su façonner en moi l’homme, aimant découvrir une pluralité et une diversité culturelle des plus riches. Me facilitant l’approche d’un outil indispensable à la réussite de mon épanouissement en m’arrachant d’un sommeil et d’une surdité. Je ne peux être solitaire dans la démarche du remue-ménage de notre vie et de l’espérance. A ceux qui ont eu, avec aisance d’abord, et la simplicité ensuite, su m’écouter, m’encourager et pour certains et certaines me corriger. Il m’est bien difficile d'objecter devant tant de symboles qui restent à ce jour, l’une de mes plus grandes chances, « l’amitié ».

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